Accueil > Ressources photo > Jet d'encre : conservation et prédiction de la longévité d'une image
L'avènement des systèmes d'impression numérique bouscule le champ d'investigation consacré à l'étude de la stabilité de l'image. Parmi eux, le jet d'encre, fort de son succès commercial, est aujourd'hui reconnu comme un procédé photographique à part entière. Cependant l'introduction rapide et massive de systèmes à jet d'encre de qualité photographique soulève d'importants problèmes de stabilité des images. Les techniques d'impression, ainsi que les jeux d'encres et les supports associés, vont au fil du temps se perfectionner dans le sens d'une plus grande stabilité. Ainsi les données de longévité obtenues sur la base de tests de vieillissement accéléré sont désormais un argument de vente majeur pour les divers fabricants impliqués sur le marché des imprimantes à jet d'encre.
Des tirages d'artistes, issus de systèmes jet d'encre, font leur apparition dans les collections et sur le marché de l'art. La conservation des images ainsi produites devient alors une préoccupation majeure, et on est aujourd'hui confronté aux mêmes questionnements que lors de l'avènement de la photographie couleur. L'étude du procédé à jet d'encre, de ses exigences techniques sous ses diverses formes et de ses caractéristiques de conservation apportent des éléments de réponse.
Techniques d'impression à jet d'encre
Le principe du procédé consiste à déposer sur un support des gouttelettes d'encre pour former l'image. Il peut tout d'abord s'agir d'un jet continu de gouttes : dans un réservoir pourvu d'un petit orifice, on exerce une modulation en pression; un courant de gouttes de même taille et de même forme est créé. Ces gouttes frappent effectivement le support si elles ne sont pas déviées par le système. La technique de jet continu est utilisée par la société Iris pour ses imprimantes. C'est dès le début des années 90 que les systèmes Iris connaissent un important succès auprès des artistes et photographes soucieux de la reproduction de leurs œuvres.
Parallèlement à cette technique d'impression à jet continu se développe un système de jet d'encre à la demande : une goutte n'est émise que si elle doit effectivement frapper le support. Certaines techniques exploitent la déformation d'un cristal piézo-électrique (Epson), d'autres font appel à un élément chauffant (jet d'encre thermique, chez Canon et HP) qui provoque l'éjection d'un flux de gouttelettes. Selon la configuration de la tête d'impression, les propriétés physiques et chimiques des encres doivent être adaptées, si bien que d'un système à l'autre la composition des encres est souvent différente.
Il existe donc derrière l'appellation jet d'encre de multiples déclinaisons du procédé, dont le champ d'application s'étend de la bureautique personnelle à la production de tirages d'art.
Des systèmes de plus en plus complexes
Pour répondre aux exigences de qualité d'impression et de longévité des images, les systèmes se perfectionnent. Une grande majorité des imprimantes à jet d'encre de qualité photographique est désormais constituée d'un jeu d'encres classique (cyan, magenta, jaune et noir) complété d'encres cyan clair et magenta clair, et parfois d'une encre du type gris clair.
Les supports se diversifient eux aussi, l'utilisateur peut désormais choisir entre un grand nombre de papiers, de différentes compositions ou teintes. Et la diversité des produits proposés, associés à la complexité des tout nouveaux systèmes d'impression, laisse place à une grande confusion...
Un grand nombre de publicités fait état de la stabilité de certains procédés à jet d'encre; le cap psychologique de l'annonce d'une longévité des images de plus de cent ans a été largement annoncé dans la presse, sans pourtant clairement préciser les conditions de tests associées à ces données de conservation. Il faut considérer les données de longévité fournies par les fabricants avec une extrême prudence, tout d'abord à cause du rapide renouvellement des produits commercialisés et des techniques d'impression. Les progrès technologiques sont si rapides qu'en quelques mois un nouveau produit fait irruption sur le marché. De plus, les informations en provenance des fabricants, concernant leurs technologies d'impression ou la constitution de leurs papiers dédiés par exemple, sont souvent lacunaires.
Enjeux de la conservation
Les problématiques de conservation connues pour les procédés argentiques conventionnels se reportent directement aux nouvelles technologies d'impression introduites par la généralisation des traitements numériques des images. Le jet d'encre est devenu un procédé incontournable pour un large champ d'applications photographiques. Cependant, il a vivement été critiqué à ces débuts, puisque la pérennité des impressions était particulièrement réduite.
L'introduction du tirage couleur chromogénique avait lui aussi été soumis à de grands débats vis-à-vis de sa stabilité temporelle; les images souffraient d'une mauvaise tenue dans le temps, on observait un affaiblissement sélectif des colorants et donc l'apparition d'une dominante colorée sur l'image; l'apparition d'un voile jaune dû aux coupleurs résiduels était caractéristique du Kodacolor des années 1955-60. Le développement de nouveaux colorants, plus stables, et l'amélioration du procédé ont permis de ralentir ces altérations caractéristiques des procédés chromogéniques.
Alors qu'il était avant considéré comme le procédé instable de référence, le tirage couleur chromogénique est aujourd'hui pris pour exemple face au jet d'encre. L'histoire a voulu que l'introduction commerciale du jet d'encre en tant que système d'impression de qualité photographique soit rapide et massive.
Les problématiques de conservation restent les mêmes que pour les autres procédés. Un tirage jet d'encre est donc susceptible de se dégrader sous l'action de la lumière, de l'humidité ou des gaz atmosphériques : ce sont là les trois facteurs d'altération les plus reconnus.
Exposés à la lumière, les colorants présents dans l'image peuvent plus facilement se dégrader que dans l'obscurité. On a également longuement débattu sur la dégradation des images en présence de gaz polluants, qui peuvent également interagir avec les colorants de l'image. La présence d'un fort taux d'humidité accélère les réactions de dégradation, et on conseille souvent de conserver un tirage jet d'encre dans un climat plutôt sec.
Les tests de vieillissement accéléré
Lorsqu'un fabricant publie une estimation de longévité d'une image pour un de ces procédés jet d'encre, ces données sont issues de tests de vieillissement accéléré, pratiqués en laboratoire. L'un des facteurs d'altération de l'image est porté à une valeur extrême, et le processus de dégradation de l'image est donc accéléré.
Pour tester la résistance à la lumière d'une image par exemple, on la place pendant une durée déterminée sous une lampe à un fort éclairement (plusieurs milliers de lux). On mesure alors la dégradation de l'image (en points de densité par exemple). Après calcul, on peut donc prédire la durée de vie d'une image dans des conditions normales d'éclairement (quelques centaines de lux).
Ces tests peuvent également être pratiqués en environnement très humide, ou en présence de gaz tels que l'ozone. Le protocole expérimental et les méthodes de calcul de ces tests sont décrits dans une norme (ISO 10977 publiée en 1993).
Limites d'exploitation des tests de vieillissement accéléré
Il s'agit d'une prédiction de conservation, et il faut donc prendre certaines précautions quant aux résultats de ces tests. Il peut tout d'abord se présenter un problème de non-réciprocité des réactions de dégradation. Pour les tests de vieillissement pratiqués à un très fort éclairement, rien ne garantit que la dégradation chimique observée sera la même lors de l'exposition de l'image dans des conditions normales. De plus, ces tests sont souvent effectués à une humidité contrôlée dont la valeur est fixe. La sensibilité des tirages jet d'encre au facteur humidité a été démontrée, mais ce facteur est souvent oublié des résultats des tests... Il y a également eu le problème de la haute sensibilité de certains systèmes jet d'encre aux gaz polluants, qui ne sont pourtant que très rarement pris en compte.
En conclusion, affirmer qu'un tirage éprouvera les dommages du temps sur plus d'un siècle ne relève que d'une stratégie commerciale bien ficelée. Tout dépend du climat, température et humidité, des conditions de conservation (exposée ou non, sous verre ou à l'air libre), si bien qu'un seul chiffre ne saurait définir la longévité d'une image. Les tests de vieillissement accéléré ne peuvent fournir qu'une comparaison entre différents procédés. Il faut également considérer que la dégradation est progressive, et que l'image ne disparaîtra pas du jour au lendemain...
Les évolutions techniques permettent cependant d'affirmer que le jet d'encre tient désormais tête aux procédés couleur classiques en termes de conservation des images. La grande bataille de la longévité du jet d'encre prend fin avec les prouesses techniques récemment appliquées, et il faudra dorénavant se pencher sur d'autres caractéristiques qui limitent le système... comme la vitesse d'impression ?
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